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La surface irisée de l'écriture




Il n’y a jamais que du passé comme consistance. Même le présent le plus immédiat est toujours-déjà un passé qui a fui, qui s’éloigne, disparaît. Le futur n’a de consistance que du passé.

Il arrive de constater que l’avancée en âge produit un rapport au temps qui évolue, et qui, dans une mesure qui semble folle, s’accélère. Peut-être ai-je entendu autrefois que l’horloge biologique se modifie, et que la sensation du temps est différente pour cette raison : on est plus lent, des battements de cœur et du reste, et tout semble aller plus vite du fait même que notre mesure inconsciente du temps a ralenti.

Je relis toujours ces pages du commencement de Paulina 1880, de Pierre Jean Jouve, avec cette émotion qui monte, la description minutieuse et subtile de la chambre bleue, et puis vient me poindre la phrase que j’attends, pour l’avoir oubliée et savoir que j’y veux comme toujours revenir : « On rencontre un guéridon tourné et retourné, dont la forme ne peut rester une minute tranquille. Il est en acajou et ses moulures rapportées sont en ébène ; l’ovale de son plateau reçoit l’impulsion d’une courbe puis de la courbe contraire et les deux courbes se brisent l’une contre l’autre par une pointe que les mains des jeunes femmes ont usée nerveusement tandis qu’elles écoutaient la déclaration d’amour. »

Alors je vois la main d’une jeune fille se poser sur le meuble tandis qu’un bellâtre idiot lui parle. Je vois sa gêne, son agacement. Je ne suis pas ce bellâtre. Je suis celui qui observe, dans l’ombre, ce jeune homme qui s’en va, dans sa certitude de séduire. Je suis celui qui attend, qui guette le sourire triste de la jeune fille. Je suis celui vers qui, finalement, elle viendra, un jour ou l’autre, pourvu qu’il ne soit pas trop tard.

C’est peut-être pour cela que j’écris, aussi. Pour aller voir ces vies que je ne peux pas vivre toutes. Me donner le temps du désir. Ne pouvoir vivre toutes les vies, ne pouvoir écrire tous les livres est un scandale intérieur avec quoi il me faut vivre. Il y a quelque chose qui ne lâche jamais, dans ce désir, c’est peut-être le fil d’une pensée qui, même interrompue ou endormie, revient toujours à elle-même. L’écriture, si j’en juge par mon expérience, cela commence toujours par des images. Souvent imprécises, mais affreusement désirables. Et c’est pour parvenir à réaliser ces images dans l’imaginaire d’un lecteur, si hypothétique soit-il, que commencent à s’écrire les signes. Et parce que la langue fait signe, elle interroge le sens. Par ce biais du Réel – décrire un lieu, un son, une musique, un personnage – on va pouvoir accrocher quelque chose de l’intime qui nous permettra de plonger dans les profondeurs ; pour certains, celles de l’âme humaine, joyeuse ou sombre. Pour d’autres ce sont la longueur et la transparence du temps qui sont à l’œuvre. À chacun toujours ses propres thèmes, ses propres circonvolutions, ses propres labyrinthes. Au bout du compte, de bien connaître les miens ne m’empêche pas de vouloir fouiller encore et encore, aller toujours plus loin dans le texte, aller toujours plus près du sens. Ainsi dans les profondeurs où se cachent et se déplient les sentiments, dans les recoins noirs et secrets, dans les clairières lumineuses, il y a toujours un savoir de plus à découvrir, à observer ; et dès lors toujours une forme nouvelle à explorer, à définir, à inventer, une forme nouvelle qui permette d’écrire ce qui de nouveau et de vif se présente à nous, au sortir d’une longue recherche comme au fil de l’écriture. C’est le plaisir de ces découvertes que je vise lorsque je parle de la surface irisée de l’écriture, la façon dont la langue va m’autoriser à dire ce qu’elle-même, l’instant d’avant, se refusait à savoir. Toujours sur la frontière poétique, ce point de bascule du sens, il s’agit de s’entreprendre assez pour laisser place aux fulgurances, si elles veulent bien apparaître.

On parle de style, mais il n’est de style que d’avoir à dire, comme il n’est de surface sans profondeur, et dès lors il n’y suffit guère de seulement poser là les mots et les choses, il faut trouver le chemin, souvent jubilatoire, qui va permettre de nous conduire à telle parole, telle phrase, tel paragraphe, telle écriture du livre. Ainsi c’est du sentiment, intime et secret, que vient naître le dire, l’idée, le texte, et c’est dans l’adéquation de ces mots au sens que peut se jouer ce qui, une minute auparavant, pouvait sembler impossible, c’est à dire la trouvaille radicale et lumineuse qui éclaire l'instant, et parfois toute une vie.

On sent, à travers la fenêtre ouverte, le prochain été qui émerge. Il y a de la vie au dehors tandis que le soir tombe. Le temps s’allonge comme une grande jeune fille, parce qu’il y a toujours un personnage là tout proche, prêt à être écrit, et la profondeur du temps d’autrefois est toujours celle d’aujourd’hui, celle qui écrit ce que demain je ne savais pas. Peut-être la barque mallarméenne sur une rivière soyeuse fait-elle glisser le sens sur la surface irisée de l’écriture. ◼︎

Emmanuel Bing 110623


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